Pérou - Si On Jouait...

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Trujillo au Cajamarca au Chiclayo : du 2 au 6 janvier 2006 (Gaël)

Publié le lundi 14 janvier 2008

02/01 : Trujillo au Pacasmayo 117km (5h19)
03/01 : Pacasmayo au biv. Ap. Tembladora 112 km (6h37)
04/01 : Biv. ap. Tembladora au Cajamarca 93 km (8h04)
05/01 : Cajamarca au Abra Gavilan 41 km (3h21)
06/01 : Abra Gavilan au Chiclayo 256 km (11h24)

Par Gaël,

Après 11 jours passés à Trujillo, j'ai des fourmis dans les jambes, je ressens pleinement le besoin de repartir, de changer d'air, de voir autre chose, d'avancer, de pédaler, tout simplement. Je sens la fin du voyage approcher et je veux profiter pleinement de ces dernières semaines de rêve éveillé. Mercredi 2 janvier, les porte-bagages de Virginie n'étant toujours pas prêts et ses sacoches pas arrivées, je décide de reprendre la route, seul, pour monter une dernière fois dans la cordillère péruvienne, jusqu'à Cajamarca. Nous nous retrouverons tous à Chiclayo, quelques jours plus tard.

J'aurai passé 11 jours superbes dans la Casa de la Amistad de Trujillo, me sentant comme à la maison. Lucho et Aracelli sont vraiment des gens géniaux, le cœur sur la main et l'esprit ouvert.

Après une séance photos en compagnie de Lucho sur le pas de la porte, je quitte donc Trujillo, accompagné par Jean-Baptiste, qui va m'escorter jusqu'à Paijan. Ce petit village a mauvaise réputation depuis que quelques cyclistes se soient faits attaqués et dépouillés par des mototaxis. En discutant avec Jean-Baptiste, les paysages monotones faits d'immenses plantations de cannes à sucre, défilent plus vite, et nous arrivons rapidement à Paijan. Là , nous croisons les cyclos hollandais avec qui nous avons fêté le réveillon. Ils font aujourd'hui le tronçon Pacasmayo-Trujillo, qu'ils avaient fait le 30 décembre en bus. Ils sont partis d'Alaska il y a 5 mois et seront à Ushuaia dans 3 petits mois, tout à vélo! une autre façon de voyager (nous, nous avons mis 1an pour venir de Ushuaia).

Après Paijan, je me retrouve donc seul, libre. Je pédale sur d'interminables lignes droites, dans le désert. Il fait chaud, le soleil brille dans l'azur et le vent de la liberté me pousse vers l'ailleurs!

Le jour suivant, en repartant de Pacasmayo, un petit vent me pousse vers l'intérieur des terres tandis que dans les champs, les travaux battent leur plein. Dans cette vallée irriguée qui monte vers Cajamarca, on cultive principalement le riz et le maïs. Le vert tendre des rizières contraste avec l'aridité des flancs de cette vallée... la main de l'homme parviens parfois à embellir la nature...

A midi, je m'arrête à Tembladora pour manger. En amont de ce village, la vallée devient un véritable paradis : elle se spécialise dans la culture des mangues et nous sommes en pleine période de récolte ! Tous les 500 mètres environ, mon parcours est ponctué d'étalages de mangues fraîches que les habitants vendent pour des prix défiant toute concurrence. Je n'y résiste pas et fait plusieurs arrêts dégustation... Ce sont ces petits plaisirs qui font aussi la richesse du voyage.

Vendredi, je débute la journée en rencontrant un petit scorpion, caché sous une pierre que je soulève... La suite de la journée ne sera qu'une longue ascension vers les hauteurs andines, suivie d'une descente rapide sur Cajamarca, ville construite dans une large vallée fertile. C'est ici que les colons espagnols en la personne de Pizarro rencontrèrent et capturèrent l'Inca Atahualpa, puis l'exécutèrent après qu'il leur ait apporté sur un plateau des quantités astronomiques d'or et d'argent.

Cajamarca est une ville andine et le contraste avec la côte pacifique est saisissant. Dans les rues animées du centre-ville, où l'architecture coloniale et les balcons en bois nous plongent dans le passé, les campesinos venus à la ville en ce jour de marché, vêtus de leurs habits traditionnels et coiffés d'un large chapeau blanc, cotoient les jeunes citadains en jean's, le téléphone portable greffé à l'oreille. Deux mondes se croisent, se frôlent, sans contact apparent.

Samedi matin, je vais faire une boucle à vélo autour de la ville, qui va me permettre d'aller aux Baños del Inca et aux Ventanillas de Otuzco. Les Baños del Inca se trouvent à 5 km de la ville, au milieu d'une vallée verdoyante. Mais ces thermes ressemblent plus à une piscine vue de l'extérieur et la queue à l'entrée m'incite à poursuivre mon chemin. Je rejoins donc Otuzco par une petite piste campestre qui serpente à flanc de colline entre les près d'herne tendre. Ca sent bon la France ! Les Ventanillas de Otuzco sont des niches funéraires cerusées dans une petite falaise datant d'entre -50 et 500 après JC. Le site est impressionnant, mais plus petit que ce à quoi je m'attendais...

Je quitte finalement Cajamarca en fin d'après-midi et gravis l'Abra Gavilan pour bivouaquer au sommet, dans un bois d'eucalyptus. Demain, un record est en prévision...

Dimanche, 5h00, l'alarme de mon réveil me sort brusquemment de mes douces rêveries. Dehors, la nuit est silencieuse et les étoiles scintillent entre les branches des eucalyptus. Je déjeune en compagie d'un fin croissant de Lune qui vient d'apparaître derrière un sommet. Alors que je m'élance dans la descente aux premières lueures du jour, je me dis : "Ce soir, je serai à Chiclayo, même si je dois rouler de nuit !". Le défi est lancé.

La descente jusqu'à Magdalena est rapide et je retrouve vite le soleil et la chaleur. La suite sera plus difficile, avec face à moi une bonne brise venant de l'Océan. à midi, je m'arrête dans un petit restaurant pour prendre un almuerzo... que je n'arrive pas à termier. Je ne me sens pas bien aujourd'hui... la suite de la journée va être très difficile. Je rejoins la panaméricaine sous une chaleur accablante. Il me reste 86 km pour Chiclayo. Le vent me pousse, mais j'ai l'impression de ne pas avancer sur ces longues lignes droites. Je me décourage, perdant peu à peu ma motivation. à Pacanguilla, j'envoie un message à Yves en lui disant que je n'arriverai certainement pas à Chiclayo ce soir... Mais cette petite pause me redonne des forces et du courage et je décide de continuer, au moins un peu... Chiclayo est encore à 65 km ! J'alterne ensuite les moments de découragement et de motivation. Mais je continue. Le soleil décline peu à peu et la température se fait plus supportable. En ayant mangé qu'une soupe, un peu de riz et une cuisse de poulet, plus deux mangues et 1 litre de coca depuis ce matin, je me demande où j'arrive à puiser toute cette energie. Les lignes droites qui précèdent Chiclayo me paraissent infinies. Tout n'est que platitudes sableuses dont la monotonie n'est rompue que par les sontreforts des Andes qui se dressent au loin, sur ma droite. Mais ce désert me redonne du courage et je prends du plaisir à pédaler dans ces immensités dénudées. Alors que j'entre dans la banlieue de Chiclayo, le soleil plonge dans l'Océan Pacifique et enflamme le ciel. Encore 10 km de longues lignes droites où la circulation s'intensifie. La nuit tombe comme un couperet alors que je franchis la pacanrte d'entrée dans Chiclayo. Encore quelques efforts dans les rues noires de cette ville et je retrouve Yves, à plus de 19h, à la casa de ciclistas, tenue par Javier. Heureux, mais épuisé, je mange un morceau et file me coucher, avec 256 km au compteur !!!

Huaraz - Trujillo : Feliz Navidad : du 15 au 27 décembre 2007

Publié le jeudi 27 décembre 2007

15/12 : Huaraz
16/12 : Huaraz au biv. Ap. Recuay 33 km
17/12 : biv. Ap. Recuay au Aija 41 km
18-19/12 : Aija
20/12 : Aija au Huaraz 74 km
21/12 : Huaraz . biv « manguiers » ap. Yuramarca 128 km
22/12 : Biv. Ap. Yuramarca au biv. « camino privado km 27 » 85 km
23/12 : biv. « camino privado km 27 » - Trujillo 112 km
24-27/12 : Trujillo

Par Gaël,

Les nuages ne veulent pas bouger et restent accrochés aux montagnes comme s'ils voulaient nous empêcher de voir les sommets de cette Cordillère Blanche dont nous ne verrons que des photos. Chaque après-midi, la pluie s'abat sur la vallée. Ambiance automnale, mélancolique. Les glaces artisanales et le marché sont nos refuges dans cette triste grisaille. L'immense marché grouille de vie, d'activité. Poisson, viande, fruits, légumes, pain, fromage, les odeurs se choquent, s'entremêlent, se répandent dans les allées comme l'écho d'une musique olfactive. « Permiso, permiso ! », une homme portant un cochon fraîchement tué sur l'épaule se fraye un chemin parmi les chapeaux fleuris qui arpentent les étroits couloirs. Plus loin, un homme scalpe une tête de proc à l'aide d'un grand couteau, alors qu'en face une femme scie un cochon en deux. Quelques pas plus loin, les effluves sanguines d'effacent au profit de douces senteurs fruitées et les couleurs ternes des boucheries laissent place à un véritable arc-en-ciel tropical. Bananes, mangues, papayes, pommes, raisins, oranges, ananas, avocats, pastèques et melons sont empilés avec soin, montrant leurs plus beaux atouts. De l'autre côté, ce sont les légumes qui s'exhibent, puis plus loin les fromages, le miel, le manjar blanco!

Nous décidons de ne pas rester plus longtemps dans cette ville grise et nous n'hésitons pas un instant quand Pamela, rencontrée à Cusco, nous invite à la rejoindre dans la maison de sa famille à Aija, pas très loin d'ici, pour quelques jours.

Dimanche, nous quittons donc Huaraz et bivouaquons dans les premiers kilomètres du col qui nous mènera à Aija, avec une vue panoramique sur la vallée. Face à nous à lieu la rencontre brutale entre les rondeurs des collines altiplaniques et les pics acerrés. Les aiguilles de granit rompent la monotone douceur jaunâtre des hauts plateaux, pointant vers le ciel, défiant les nuages, accrochant les tempêtes. Mais les sommets enneigés restent invisibles, enveloppés de nuages noirs!

Le lendemain, après avoir franchit l'Abra Huancapeti (4501m) dans le froid piquant les hauteurs, nous arrivons à Aija et y retrouvons Pamela, sa mère Doña Rosita et un de ses 6 frères, Ciro. La demeure familiale, au centre du village, est faite d'adobe et de bois et sent bon la vie d'autrefois : plancher qui craque, cuisine au feu de bois! Durant les deux jours que nous passerons ici, dans ce petit village paisible de la sierra, nous accompagnerons Pamela et Doña Rosita à gauche et à droite, dans les fermes familiales, chez des amis! Nous marcherons beaucoup pour aller d'un lieu à un autre. La marche est encore ici un véritable moyen de déplacement. Nous croisons beaucoup de monde foulant le sol d'un pas rapide et sûr : un adolescent en uniforme scolaire qui se rend au collège, un vieil homme en poncho chargé l'alfalfa, un paysan guidant une mule chargée de bois, une bergère qui mène paître son troupeau de moutons! Pas de voiture ici, chacun marche silencieusement, donnant le rythme de la vie de la vallée!

Mercredi soir, nous assistons, à la maison, à la préparation de cuyes (cochons d'inde). C'est un mets de choix ici, que l'on déguste surtout lors des fêtes. Tablier rouge et casquette noire vissée sur la tête, la cuisinière, une amie de Doña Rosita, est toute fière de nous montrer comment on prépare un bon cuy. Elle commence par attraper l'animal vivant et à lui tordre le cou pour le tuer, d'un geste sec et sûr, avec le sourire aux lèvres. Elle l'ébouillante ensuite, pour lui retirer ses poils. Ceci fait avec chaque animal, il faut maintenant les vider, puis les embrocher après les avoir enduit d'ail et de sel. Reste à les cuire à la broche, sur le feu! On essayera à la maison !

Ce soir, nous prenons le thé (le repas du soir ici, avec du pain et un bout de fromage frais) en compagnie de Doña Rosita, Pamela et Osvaldo. Ce dernier est vêtu d'un vieux poncho marron, vieilli par les années, usé par la pluie, le soleil et le vent, par le travail et le temps. Osvaldo est un de ces hommes que l'on écoute sans mot dire, porté par ses paroles, bercé par ses histoires, charmé par son talent de conteur. Cet homme a les yeux qui brillent, les yeux rieurs d'un homme heureux de vivre. Le visage marqué de rides profondes, la peau usée par la vie dehors, les cheveux d'un noir profond dont les boucles d'entremêlent, le sourire au coin des lèvres, Osavldo est assis en bout de table et, en parfait conteur, mène la soirée d'une main de maître. Il nous narre des histoires de fantômes qu'il a vus un soir dans les sombres ruelles d'Aija, des histoires de sorcellerie, de magie noire, des histoire qui se racontent et se transmettent de génération en génération! C'est une veillée à l'ancienne que nous vivons, sans télévision, musique ni fioritures, où les mots vous bercent alors que dehors l'obscurité est totale. C'est une soirée joyeuse où les éclats de rire résonnent dans la nuit silencieuse d'Aija, succédant à une écoute attentive et inquiète des paroles d'Osvaldo. C'est une soirée inoubliable!

Jeudi matin, un ciel chargé d'épais nuages sous accueille au sortir du lit, comme un plafond trop bas qui met mal à l'aise. Le clapotis d'une fine pluie résonne sur le toit de tôle comme la musique d'un jour triste. C'est dans cette atmosphère mélancolique que nous quittons Aija ce matin après que Doña Rosita nous ait serrés fort dans ses bras et souhaité un bon voyage sous la protection de Dieu. Nous reprenons la même route qu'à l'aller pour rejoindre Huaraz, où la pluie nous rattrape. Nous dormirons là ce soir.

Le lendemain, nous quittons le Callejon de Huaylas sans plus voir les sommets que les jours précédents. Peu à peu, la vallée se rétrécit, se creuse, les pentes des deux versants se redressent pour former maintenant deux falaises verticales qui plongent vers le Rio Santa. Nous arrivons dans le fameux Cañon del Pato! En sortant du premier d'une série de 35 tunnels, nous rattrapons deux cyclovoyageurs allemands. La cinquantaine bedonnante, les deux compères font un petit tour de 6 semaines au Pérou, pendant leurs congés. Nous continuons un peu avec eux. Par endroits, la piste est littéralement taillée dans la falaise et surplombe la rivière qui se déchaîne quelques dizaines de mètres en contrebas. Impressionnant.

Après un bon repas à Huallanca, nous reprenons la route sous un soleil brûlant et une chaleur à laquelle nous ne sommes plus habitués. Le Cañon del Pato marque une véritable frontière géo-climatique : nous avons quitté les zones de montagne, la vallée fertile de Huaraz, et progressons désormais dans une vallée aride, « à l'argentine », constellée de cactus et d'épineux. Nous avançons jusqu'à Yanamarca où nous achetons quelques mangues (5 pour 1 sol, soit 0,25 €) à des péruviennes antipathiques, et avançons encore un peu pour planter nos tentes à l'ombre de beaux manguiers.

Le lendemain, la vallée s'élargit doucement, les montagnes s'arrondissent et se colorent de teintes ocre, mauve, blanche. L'aridité se fait de plus en plus sentir, la chaleur aussi. Les images du Paso de Agua Negra, au Chili, me reviennent alors! C'est d'ailleurs une vallée comparable à celle-là , qui part de l'Océan pour monter très haut dans la Cordillère. 10 h, le vent se lève et commence à souffler faiblement, remontant le cours du rio. En faisant un petit effort d'imagination, j'arrive à y percevoir des senteurs d'iode et de poisson frais! Nous prenons des relais face à ce vent qui souffle de plus en plus fort. Cette fois, ce sont les images de Patagonie qui me reviennent, même si là -bas, le vent était bien plus puissant. Tiens, il y un an , jour pour jour, nous arrivions à Ushuaia, au bout de la route, au bout du monde! Là -bas, le vent était notre plus fidèle ennemi, véritable entité vivante, entêtante, épuisante. Nous bivouaquons à côté de rizières et en compagnie de nuages de moustiques et de poussière!

Dimanche 23, nous rejoignons rapidement la Panaméricaine et son trafic infernal. Nous retrouvons alors le désert côtier et ses dunes, les lignes droites interminables! Celles-ci nous conduisent jusqu'à Trujillo où nous sommes reçus à la « Casa de l'Amistad », par Lucho, sa femme Aracelli et leurs enfants Anglela (13 ans) et Lance (comme Lance Armstrong, le 13 mois). Cette famille reçoit des cyclovoyageurs depuis 1985 et nous sommes les 909 et 910èmes à inscrire notre nom la longue liste. Nous passerons le réveillon de Noël en leur compagnie. Mais un Noël d'ici est bien différent d'un Noël de chez nous. La tradition est d'aller à la messe, puis d'attendre minuit. à minuit, on s'embrasse en se souhaitant un joyeux Noël, un peu comme pour le jour de l'an chez nous. Puis on peut alors commencer à manger ! (Nous, nous avons commencé un peu plus tôt, vers 22h30). Le menu traditionnel est composé de dinde, accompagnée d'une « ensalada rusa » (pommes de terre, céleri, carottes, pommes et mayonnaise), que l'on mange avec du panneton (grosse brioche avec des morceaux de fruits confits) et on boit du chocolat au lait. Ensuite vient un gâteau. Pour nous, la dinde sera transformée en poulet et il n'y aura pas 1, mais pas moins de 4 gâteaux, confectionnés par nos soins! et on a rajouté un peu de vin chilien à boire !

Nous fêtons ce Noël particulier en compagnie de Lucho, Aracelli et Angela, plus deux cyclos américains, un Equatorien (Marco) et une Allemande (Yvonne). Après avoir mangé, Lucho met la musique à fond pour danser. Dehors, les pétards éclatent. C'est la fête ! On est bien loin de l'ambiance paisible et familiale d'un Noël à la française! Ici, pas de cadeau, seulement un petit jouet pour Lance, rien d'autre.

Les deux jours qui suivent seront consacrés au repos et à la discussion. Le 26 au soir, Virginie nous a rejoint et finira le voyage avec nous, jusqu'à Quito!

Huancavelica - Huaraz (par Lima/Huanuco), du 02 au 13 décembre 2007 : Cada uno de nuestro lado, somos felices, siempre...

Publié le vendredi 14 décembre 2007

Par Yves.

02/12 : Huancavelica - Bivouac route Huancayo : 49,50 km.
03/12 : Bivouac route Huancayo - Huancayo : 102,75 km.
04/12 : Huancayo - Bivouac 26 km avant La Oroya : 101,50 km.
05/12 : Bivouac 26 km avant La Oroya - Lima : 216,50 km.
Du 06 au 10/12 : Lima.
11/12 : Lima - Barranca en bus (3h30).
12/12 : Barranca - Cajacay : 104,50 km.
13/12 : Cajacay - Huaraz : 115 km.

De Huancavelica, nous avons repris la route en direction de la capitale, Lima, via Huancayo, La Oroya et le col du Ticlio. Dans la descente de ce dernier, nous nous sommes séparés pour quelques jours, RDV fixé à Huaraz, au pied de la Cordillère Blanche, le 14 décembre. De mon côté, je suis descendu jusqu'à l'Océan où j'ai retrouvé Virginie, tandis que Gaël est resté dans son univers de prédilection, la Montagne, ralliant Huaraz par Huanuco et La Union. Une petite semaine dans Lima la "mal-aimée" et j'ai rejoint mon compagnon de route en passant par Barranca (niveau de la mer) et Conococha (4125m d'altitude), en deux étapes...

Le 02 décembre, après avoir flâné sur le marché dominicale de Huancavelica, nous ré-enfourchons Yana et Zorra, direction Huancayo. Pour le plus grand plaisir de nos "p'tits culs d'cyclistes", la route est asphaltée. Nous franchissons un petit col (le 100 ème pour Gaël !) puis redescendons de l'autre côté avant d'installer le bivouac ; mon repos semble avoir été bénéfique. Ici, les flancs des montagnes sont exploités de toutes parts, divisés en dizaines de parcelles de quelques ares seulement. La terre décline toutes les nuances de rouge qui, mêlées aux verts des agaves, eucalyptus et autres arbustes, rendent le tableau de toute beauté, d'autant plus quand le soleil qui s'évanouit derrière les reliefs vient illuminer le tout de ses rayons...

Lundi, après être remontés quelque peu, nous entrons dans la Vallée du Mantaro, encaissée et verdoyante, au fond de laquelle serpente le rio brun et tumultueux qui lui a donné son nom. Nous dévalons jusqu'à ce dernier, au bord duquel est construit Izcuchaca (2930m), joli petit village qui me fait penser, par sa situation géographique et par son pont de pierre enjambant le rio, aux cités aveyronnaises d'Estaing ou encore d'Espalion. Puis, nous nous élançons dans un nouveau col, pour changer, en haut duquel (3890m) nous déjeûnons avant de redescendre dans la touffeur de Huancayo (3290m). Là , nous sommes acceuillis au commissarait de la ville, sans intérêt en ce qui la concerne, et nous passons la soirée avec Sénaïda, une marchande de jus de fruit, des bons plans de notre ami Julien...

Le lendemain, jour de nos 15 mois de tribulations cyclo-sudaméricaines, nous poursuivons notre remontée du Rio Mantaro, issu du Lago Junin au nord, qui, après s'être jeté dans les Rios Ené, Tambo et Ucayali, finit son voyage dans l'Amazone. Jusque Jauja, la vallée, large, n'est qu'une "zona urbana" agricole (maïs, pommes de terre, artichauts) très fréquentée (nous sommes sur l'axe routier Lima - Huancayo) ; puis, cette dernière bifurque sur la gauche, se rétrécit peu à peu, est plus jolie et plus agréable. Nous bivouaquons à 26 km de la Oroya, à 201 km de Lima...

Mercredi 05 décembre, c'est le grand jour : aujourd'hui, en ralliant la capitale d'une traite, j'ai l'opportunité de battre le record de distance détenu par Gaël depuis le 14 mai dernier (200,12 km). Depuis que j'ai décidé de descendre à Lima, cette éventuelle étape-record me trotte dans la tête ; mais, en suis-je capable, vais-je y arriver ? En enfourchant Zorra ce matin, 6h15, 3650m d'altitude, j'ai du mal à croire que ce soir je serai peut-être à plus de 200 km d'ici, au niveau de l'Océan Pacifique... Nous remontons tout d'abord jusque La Oroya, "capitale métallurgique" du pays, entourés de reliefs exploités, rongés, défigurés par l'extraction de la pierre et/ou d'autres matériaux permettant de fabriquer du ciment et des parpaings ; on y extrait aussi du plomb, principale richesse de la Vallée du Rio Rimac qui descend vers Lima. Puis, nous entâmons le col du Ticlio (un des plus hauts cols asphaltés du monde) qui doit nous mener à 4818m d'altitude. Les pentes sont régulières mais le trafic est pénible et nous sommes en permanence dans les gazs d'échappement. Nous arrivons en haut à midi, 71 km au compteur, nous sommes dans les temps. Premier "adversaire" de la journée vaincu... A partir de là , la fin de mon étape ne sera que descente : 130,50 km d'après les bornes, certainement plus d'après moi. Il ne fait pas chaud ici, le vent vient de l'ouest, de l'Océan, je l'aurai donc contre moi, jusqu'au bout... Après avoir déjeûné, nous nous jetons dans la pente de la Vallée du Rimac, vertigineuse. Borne 120, Gaël bifurque à droite vers Marcapomacocha, ici se séparent nos chemins pour quelques jours (voir article suivant) ; je le regarde partir sur la piste puis replonge face au vent, retrouvant par là -même cette sensation, ce sentiment de totale Liberté, procuré par le fait de voyager seul, comme je le sens ; j 'aime cette sensation, un plaisir intense s'empare de moi... 13h00, 5h30 de pédalage au compteur, il me reste 5h00 de jour, plus de 120 km à parcourir et, là -bas, un record de distance me tend les bras... A partir de là , je roule, dévalant les pentes, pédalant comme dans une échappée dans les portions les plus planes, luttant contre le vent, relançant dans les portions remontantes. Je descends peu à peu en altitude, retrouvant la chaleur, traversant des villages de mineurs et croisant la ligne de chemin de fer la plus haute du monde (Lima - Huancayo), dont les ponts suspendus au-dessus de gorges sont des plus impressionnants. 15h00, borne 58, je m'arrête pour "faire le plein" ; du mode "hiver", je passe en mode "été" et c'est reparti, plus fort que jamais. D'après les bornes, j'arriverais au Km 0 avec plus de 200 km au compteur. Le vent ne m'arrêtera pas, "vaincu" à son tour (même s'il souffle toujours !), je roule désormais "contre" la nuit : j'entre dans la banlieue liménoise à la borne 35 ; quatrième et dernier "adversaire" du jour, le pire, le trafic d'une capitale de plus de 12 millions d'habitants... Borne 25, à Ricardo Palma, j'entre sur la Carretera Central, la "voie express" menant dans le centre de Lima. Lancé à plus de 30 km/h, j'avale les kilomètres, tel un coureur échappé en fin d'étape qui sent la victoire proche. J'ai des jambes de feu, rien ne m'arrêtera plus désormais. J'ai pris de l'assurance à rouler dans un tel trafic (l'expérience des autres capitales et grandes villes sans doute), les yeux à droite, dans le rétro, les oreilles au vent, je maîtrise les dépassements des deux côtés, le slalom dans les embouteillages, les relances aux feux où il faut s'imposer, les queues de poisson contrôlées s'il faut, il ne me manque que le klaxon (Mickey ne fait guère le poids ici !) pour m'amuser davantage ! J'entre donc peu à peu dans la capitale (9ème du voyage), j'en termine avec la Carretera Central, bats successivement mon propre record (185 km, 16 octobre 2006, Rio) puis celui de Gaël, je ne suis toujours pas arrivé... 17h15, je demande La Plaza de Armas à un premier policier : " C'est facile, c'est toujours tout droit, puis à gauche, ce sera indiqué !" Quelques kilomètres plus loin, pris d'un doute, je demande confirmation à un autre policier : "C'est facile, c'est toujours tout droit, puis à droite !" Bon, la prochaine fois, je demanderai à un chauffeur de taxi, au moins eux ils connaissent leur ville ! 18h15, j'arrive enfin sur la Plaza Mayor, toute illuminée, la nuit tombe, j'y suis, je l'ai fait, je l'tiens c'record ! Ainsi, pour fêter nos 15 mois de voyage à vélo, je m'offre un nouveau record de distance, 216,50 km, 200 plus 1 km par mois de voyage !Je m 'installe dans une pension, au 15ème étage d'une tour... avec ascenseur ! Une douche, un pollo bien copieux suivit d'un banana split, une muña accompagnée de quelques biscuits et au lit ! Je suis bien crevé mais je m'endors un sourire sur le visage, heureux, je n'en reveins pas...

Le lendemain, levé aux aurores, je découvre Lima de ma fenêtre, drapée de brume, de pollution en fait, la garàºa. Puis, je sors prendre la température de cette ville que l'on m'a tant décrié. J'erre au fil des rues du centre historique, me heurtant à l'agitation citadine : le trafic, qu'il soit routier (taxis, bus notamment) ou piéton est affolant ; autant hier je suis arrivé ici sans problème, autant aujourd'hui je suis complétement déboussolé ! La fatigue, ma "chute d'altitude", le changement de milieu et de climat commençent à se faire sentir.

De grands bâtiments coloniaux, restaurés ou délaissés cotoyent des édifices modernes (tours "de verre", bâtiments à l'architecture design, etc.), la société de consommation est prégnante et prédomine partout (combien de "restaurants" fast-food, de boutiques de fringues, entre autres, y a-t-il au km2 ?, sans parler des centres commerciaux et autres grands magasins en tout genre...), les péruviens sont à la mode européenne, je ne retrouve pas le Pérou que je cotoye depuis deux mois ici... Les gens sont moins typés, pas de tresse dans le dos des femmes, pas de chapeau, pas d'aguallo, pas d'habit coloré, pas d'ojotas, je suis comme perdu... Ce sera le plus grand choc de la semaine. Sinon, même si Lima est, globalement, une ville tentaculaire (de plus de 12 millions d'habitants alors qu'elle n'en comptait que 173000 en 1919 !) ultra-moderne et ultra-polluée, où il n'y a pas grand chose à voir en soit, il m'a été agréable de me promener dans certains quartiers, au hasard des rues, à la recherche de petits détails architecturaux perdus dans le classicisme de la plupart des bâtiments, ou profitant tout simplement de l'animation, de la vie des limeños. Marcher sur la plage, le long de l'Océan Pacifique, au coucher du soleil restera également un bon souvenir.

Arrivée vendredi soir d'Arequipa, Virginie m'accompagne durant toute la fin de semaine, avant de repartir mardi matin. Samedi midi, nous déjeûnons avec Pedro (qui m'avait pris en stop à Niño Bamba) et sa femme, dans une cevicheria, restaurant où l'on mange principalement du ceviche (spécialité locale), poisson cru mariné dans du jus de citron mélangé à des oignons. Délicieux, tout comme les chicharones de mariscos (fruits de mer frits) qui l'accompagnaient.

Lundi, nous passons la soirée avec Vanessa, dont le voyage se terminait, elle s'envolait pour le Canada le lendemain.

Mardi, Virginie repartie, je prends un bus jusque Barranca, à quelques 175 km au nord de Lima, sur la côte. Après l'entrée dans la capitale mercredi dernier, je ne souhaitais pas renouveler l'expérience en en sortant, ni rouler sur la Panaméricaine, véritable autoroute urbanisée, traversant des villes côtieres glauques et sans intérêt. Un tronçon cependant m'a émerveillé durant ce voyage, une portion de route longeant, à droite de véritables falaises de sable, à gauche l'Océan rougit par le soleil couchant...

Le lendemain, je me lance dans l'ascension du col Conococha, qui me mènera du niveau de la mer à 4125m d'altitude. Avant de bifurquer à droite vers Huaraz, un panneau m'indique Trujillo à 360 km ; mais je tourne... Je remonte la Vallée du Rio Fortaleza, large tout d'abord, où les plantations de canne à sucre, les bananeraies et les pommeraies font vivre les gens qui l'habitent. Dans l'après-midi, les pentes s'accentuent, la vallée se regferme autour de moi. Soudain, sur quelques kilomètres, des falaises vertigineuses tombent au pied de la route, des parois granitiques incroyables. Le soir, après plus de 8h15 d'efforts et plus de 100 km au compteur, je m'arrète à Cajacay où je suis hébergé au commissariat, on s'y fait... Jeudi 13, je pars au petit matin, sous un franc soleil, et en termine avec ce col, dans lequel j'ai pris énormément de plaisir à progresser. Là -haut, à 4125m, je retrouve un altiplano où se niche la Laguna Conococha, et au fond duquel j'aperçois les premiers glaciers et sommets de la Cordillère Blanche. Malheureusement, le ciel est couvert de ce côté-ci, il vente et, bientôt, il se met à pleuvoir. A 82 km de Huaraz, je m'engage dans la descente avec la ferme intention d'y arriver dans l'après-midi. à‡a remonte par endroits, le vent souffle fort, le ciel est de plus en plus menaçant et soudain, c'est l'averse : je suis déjà bien trempé quand je m'abrite sous un pont pour me couvrir. J'en profite pour manger, ça passe, je repars. Mais ça retombe à plusieurs reprises, la saison des pluies ne nous épargnera pas, nous non plus... Après une série de courtes descentes et de "longues" remontées, je descends enfin pour de bon et entre dans le Callejon de Huaylas. La route a tourné, le vent m'est désormais plus favorable. J'arrive à Huaraz à 14h30, avec une journée d'avance sur la date de notre RDV. Je retrouve vite Gaël qui revient tout juste d'une "expédition" à Punta Olympico et, pour fêter nos retrouvailles, nous nous racontons la dizaine passée autour d'un copieux quatre-heure...

El Ticlio - Huaraz (par Huanuco), du 05 au 13 décembre 2007 :

Publié le vendredi 14 décembre 2007

5/12 : Bivouac avant La Oroya au biv. avt Marcapomacocha 100 km (7h18)
6/12 : biv. avt Marcapomacocha au biv. Laguna avt Huayllay 85 km (6h41)
7/12 : biv. Laguna avt Huayllay au Huanuco 237 km (10h36)
8/12 : Huanuco
9/12 : Huanuco au biv. ap. Chavinillo 80 km (8h00)
10/12 : biv. ap. Chavinillo au biv. ap. Huanzala 99 km (8h10)
11/12 : biv. ap. Huanzala au Tarica 118 km (8h18)
12/12 : Tarica au biv. grotte Abra Punta Ulta 72 km (8h38)
13/12 : biv. grotte Abra Punta Ulta au Huaraz 90 km (5h57)
14/12 : Huaraz

Par Gaël,

Je regarde Yves s'éloigner dans la descente du Ticlio. Je me retrouve seul, une nouvelle fois. La piste que je m'apprête à emprunter s'enfonce dans une sombre vallée, vers l'inconnu, vers les montagnes, vers la solitude. C'est parti pour 8 jours en solo jusqu'à Huaraz. La piste s'élève tout d'abord en suivant un petit rio, puis en lacets, jusqu'à atteindre un col à 4887m d'altitude. Je redescend un peu de l'autre côté et pose le bivouac face à un beau sommet glaciaire. A 4737m, la nuit s'annonce fraîche! et elle le sera !

au1°C sous la tente givrée au réveil. Le soleil se cache derrière un voile nuageux et ne vient pas me réchauffer. Après une petite descente, la piste remonte. Ce sera le signe du jour : des montagnes russes sans discontinuer. Après une bonne côte, j'arrive à Marcapomacocha, petit village posé sur les rives d'une immense lagune. Je m'y arrête pour faire quelques courses, mais à peine suis-je descendu de mon vélo que deux hommes viennent à ma rencontre. Veste jaune, casquette noire et visage bouffi, Herbert, originaire de la selva, a le teint pâle. En mission minière ici, il a le mal des montagnes, le sorroche. Son compagnon est plus en forme mais m'a l'air égayé par l'alcool (il est 9h du matin !). Rondelet, veste noire et sacoche d'homme d'affaires en bandoulière, Juan est lui aussi ici pour le boulot. La région est constellée de mines d'argent, d'or et autres métaux de valeur, et cela attire du monde ! Juan vit à Lima et a 3 fils. Il m'offre une bière! ça ne se refuse pas ! Juan me parle d'une légende selon laquelle il y aurait des sirènes dans la lagune et, après m'avoir offert une bouteille de 3 litres de coca pour la route, achète deux cannettes de bières pour que nous allions voir ça de plus près. Selon la légende, dans cette lagune, les nuits de pleine lune, des sirènes sortent de l'eau, chantent et dansent. Juan y croit et espère les voir! Cet homme me paraît seul, seul et triste, infiniment triste ; il cherche dans l'alcool un réconfort et en moi un ami de quelques heures. Quand ma bière est vide, je dis à Juan que je dois repartir, le remercie et lui tourne le dos pour reprendre mon chemin, laissant Juan seul, ivre de solitude et triste à mourir!

La piste s'élève ensuite doucement, chemine entre lagunes et sommets. Je franchis l'Abra de la Viuda, puis deux autres cols par la suite, entre des sommets volcaniques aux couleurs vives. Je pose le bivouac près d'une grande lagune, sans savoir combien de kilomètres il me reste jusqu'à Huayllay. Je pensais y arriver ce soir, mais les distances ont été plus longues que prévues. Cela fait des mois que nous roulons avec un parcours détaillé, sachant à chaque fois ce qui nous attend : quelle sera la distance avant le prochain village ou l'altitude du prochain col. Depuis hier, je navigue à vue, sans trop savoir où je vais. Je suis un vague trait sur ma carte, sans notion de distance ni de dénivelées. La découverte et les surprises n'en sont que plus grandes à chaque tour de roue, mais cela peut être aussi parfois déstabilisant voire inquiétant!

Je dîne sous ma tente et prépare les plans pour ma tentative de records du lendemain. Je me mets à écrire un peu alors que le ciel s'embrase. Moment magique où le soleil, après avoir brillé comme un damné toute la journée, jette ses dernières forces en s'affaissant derrière les montagnes, offrant un spectacle incroyable. Je m'endors, la tête dans les étoiles!

Vendredi , 4 heures, mon réveil sonne. Il fait nuit noire. Je n'ai pas très bien dormi, excité par le défi qui m'attend. Je déjeune dans ma tente qui, ce matin, est prise sous une croûte de givre. Il fait froid, dans le ciel les étoiles brillent de mille feux. Une nappe de brume recouvre la lagune alors que la lune apparaît derrière une montagne. Aucun bruit ne vient troubler ce calme serein de la montagne. Un bol de chocolat chaud, un bol d'avoine, un bol de maté de coca et quelques galletitas accompagnées d'un reste de miel, voilà qui devrait me permettre de tenir quelques kilomètres ! Yana est encore toute endormie lorsque je donne le premier coup de pédale du jour, dans la pénombre. La piste s'élève doucement le long de la lagune. Je surprend un troupeau d'alpagas matinaux, tout juste sortis de leur enclos et progresse vers un col dont je ne sais rien. A quelques tours de roue du sommet du col, le Dieu Soleil apparaît derrière un pic rocheux et vient me réchauffer de ses rayons protecteurs tout en donnant couleur et vie aux paysages qui m'entourent. Terre rouge, herbe verte, lagunes bleutées : spectacle magnifique, embelli encore par une petite brume qui monte des vallées. Au col, je dois gratter les jantes de mon vélo, comme on gratte un pare-brise en hiver. Recouvertes de givre, je n'avais absolument pas de freins !

J'arrive à Huayllay après plus d'une heure de route, déjà . Le village ne me semble guère accueillant et je poursuis mon chemin. Je descend une vallée bordée de formations rocheuses étonnantes. C'est le fameux « bosque de piedras », la forêt de pierres. Je m'y arrêterais bien, mais j'ai encore plus de 200 km à parcourir ! Je me dis que j'y reviendrai, un jour! J'arrive alors dans les Pampas de Junin, vastes plaines perchées à plus de 4150m d'altitude. Platitudes jaunies par le soleil ardent des Andes, steppes infinies que rien ne vient troubler, cette Pampa me rappèle les steppes de Patagonie, le vent en moins fort heureusement ! Sur ma droite, un nuage de brouillard enveloppe la plaine, provenant certainement du Lago de Junin, le plus important lac d'Amérique du Sud à cette altitude.

Après 18 kilomètres d'asphalte, je retrouve la piste. Celle-ci traverse la pampa pour rejoindre la « carretera de sierra », qui relie La Oroya à Huanuco. Je l'atteins à 8h20, j'ai déjà parcouru 50 km. Je décide alors de prendre à droite, alors que Huanuco se trouve à gauche, pour faire une aller-retour en vue de battre mon record de distance. La route est plate, le vent est nul, les kilomètres défilent. Les roues de Yana tournent sans effort. Je suis bercé par ce doux bruit régulier qui se répète sans cesse, hypnotisant, ensorcelant. Mon esprit s'évade, porté par « le chant des roues »!

9h30, je suis à Carhuamayo. Mon compteur affiche 80 km, je décide de faire demi-tour ici. Il me reste encore 157 kilomètres jusqu'à Huanuco! Je commence alors à douter : n'ai-je pas fais une erreur en faisant cet aller-retour ? N'ai-je pas été trop gourmand ? Aurai-je le temps d'arriver à Huanuco avant la nuit ?Et si le vent se lève ? un vent de face qui me clouerait sur place ?

Je roule, roule et roule encore, m'alimentant régulièrement. Je repasse au carrefour j'où je suis arrivé et poursuis mon chemin. Je franchis un col à 4414m, tout près de Cerro de Pasco. Là , un petit grésil se met à tomber dans une ambiance austère, entre de petites lagunes grises. Il me reste alors 120 km à parcourir pour 2500m de dénivelée négative. Je me lance alors dans la descente et ai la mauvaise surprise de sentir face à moi cette entité invisible et familière, cet élément à la force incroyable, pire ennemi des cyclistes, le vent souffle de face, remonte la vallée que je dois descendre. La fin de l'étape va être dure, très dure! Les pentes sont faibles et le vent m'oblige à pédaler quasiment en permanence.

Alors que les pampas de Juni étaient jaunes, cette vallée est verte, un vert tendre, doux et soyeux. Si je poursuivais cette route au-delà de Huanuco, j'arriverai à Pucallpa, en Amazonie. Le Rio Huallaga, qui coule à mes côtés, file lui aussi vers les plaines amazoniennes. Cette eau ira jusqu'à Macapa et Belém, à l'embouchure de ce fleuve aux dimensions incroyables, pour rejoindre l'Océan Atlantique après avoir traversé tout le continent sud-américain. Combien de temps durera ce voyage ? Après avoir rapidement dévalé les pentes des Andes, les cours d'eau se calment, s'élargissent, ralentissent, serpentent, font des tours et des détours, des méandres n'en plus finir. Ce sont certainement des mois et des mois de voyage qui attendent cette goutte d'eau tombée à Cerro de Pasco!

Cette vallée que je descend est minée elle aussi ! Les Andes péruviennes sont un véritable gruyère dans cette région : des mines à n'en plus finir dépouillent la Pachamama, exploitent la nature sans la respecter, vident la Terre de ses ressources. La principale conséquence est une importante pollution des cours d'eau, et je repense alors à cette goutte d'eau qui s'en ira jusqu'à Belém. Avec elle voyagera aussi cette pollution infâme, détruisant la vie en bien des endroits. Immonde Rio La Paz, Rio Mantaro ou Huallaga, rivières poubelles, toutes se rejoindront dans l'Amazone!

13h, je m'arrête dans un village de mineurs pour y prendre un almuerzo. Je l'engloutis au plus vite et repars sans tarder. Au fil de la descente, la chaleur augmente et la végétation évolue. Après la puna des hauteurs, sont arrivés les eucalyptus, les agaves, l'herbe verte et les arbustes. Arrivent ensuite les plantes tropicales : bananiers, canne à sucre, palmiers!

Le vent souffle de plus en plus fort alors que je me rapproche de Huanuco. Km 201, le record de l'étape de La Viña est effacé. La vallée s'élargit et le vent redouble de puissance. Je lutte, m'acharne, ne me laisserai pas avoir. Les plantation de canne à sucre dansent à mes côtés, les arbres se balancent, les herbes se couchent, j'appuis sur les pédales de plus en plus fort. Un nuage de poussière m'accueille à l'entrée de Huanuco, les arbres vacillent, le vent qui s'engouffre dans les rues manque de me faire tomber à plusieurs reprises.

17h, Plaza de Aramas, ça y est, j'y suis ! 237,31 km en 10h36, nouveaux records ! Je me trouve un petite hospedaje, me fais un thé et prends une douche fraîche. Je vais ensuite manger un poulet frites, puis une hamburguesa, deux pâtisseries, un litre de yaourt, puis du pain et de la confiture avant de m'écrouler de fatigue!

Le lendemain sera une journée de repos bien méritée à Huanuco. Seul en ville, je m'ennuie. La vie citadine n'est décidément pas mon fort. Il y a trop de bruit, de vitesse, d'odeurs qui se mélangent. Société de l'apparence ici aussi, société de consommation, de tentations! Je lui préfère de loin le calme et la sérénité des montagnes. Je n'ai qu'une envie, c'est de repartir, de reprendre le chemin des hauteurs!

Je passe beaucoup de temps sur internet et écoute France-Inter. J'apprends que l'ASM a battu les WASPS cet après midi au Michelin, que Sarko a lancé un appel aux Farcs pour libérer Ingrid Bétancourt, que la SCNF donne un préavis de grève!Réalité qui me semble irréelle, bien loin, perdue dans un autre monde, un autre monde qui n'a pas changé en un an et demi, qui a toujours les mêmes soucis, les mêmes préoccupations, les mêmes routines. Je me sens loin de tout cela qui m'était pourtant familier il y a quelques mois! Ai-je tant évolué ???

Dimanche, je quitte Huanuco, direction Huaraz et la Cordillère Blanche, via La Union. J'entame, dès la sortie de Huanuco, l'ascension d'un col à 4000 m, soit plus de 2000 mètres de dénivelée. Les paysages sont beaux et verdoyants, mais je ne conseillerai pourtant cette piste à aucun cycliste ! J'y reçois l'accueil le plus horrible qui m'ait été donné depuis le début du voyage. Enfants, parents, jeunes, vieux, hommes et femmes, tous sont pareil et crient « Gringo » en me regardant passer d'un air moqueur. Sur les centaines de personnes que j'ai croisées aujourd'hui, seules deux ou trois m'ont dit simplement et aimablement « buenos dias ». C'en est à se demander si les gens, dans cette vallée, savent dire autre chose que « gringo », car c'est à peu près la seule chose que j'aurai entendu de la journée. Certains ne prennent même pas la peine d'articuler le moindre mot et se contentent de me siffler, comme un animal ! D'autres me lancent des « gringa » en s'esclaffant ou des « machicha ». Je ne sais pas ce que cela signifie, mais ça les fait bien rire en tout cas !Aujourd'hui aussi, et pour la première fois depuis le début du voyage, des enfants m'ont jeté des pierres ! Et je ne parle pas des innombrables « dame plata » que j'entends, ni des attaques de chien féroces dont je suis victime. L'un de ces « perros de mierda » me mordra même le mollet !!! Je commence alors à comprendre l'exaspération de certains cyclistes vis à vis des Péruviens. Mais il ne faut pas tomber dans la généralisation. Nous avons rencontré jusqu'ici de très nombreux Péruviens fort sympathiques. Mais aujourd'hui, je me sens véritablement victime d'un racisme anti-gringo!

La journée du lendemain sera plus heureuse. Levé de bonne heure, je me mets en route sous un ciel chargé. Une descente caillouteuse me mène dans la vallée du Rio Marañon, encore tout frêle et fougueux, mais qui grandira et s'assagira pas la suite, pour former, lorsqu'il rencontrera le Rio Ucayali, l'immense fleuve Amazone. Je grimpe ensuite jusqu'à 4100 m d'altitude, au-delà de la mine de Huanzala et pose le bivouac juste avant que l'orage n'éclate.

Mardi matin, je repars en pleine forme et avec le beau temps. Je poursuis l'ascension entamée hier et atteint un carrefour où je dois faire un choix : soit continuer par l'asphalte et passer par Chiquian pour rejoindre ensuite la vallée de Huaraz, soit bifurquer sur la droite, sur une petite piste en mauvais état, qui traverse la partie sud de la cordillère Blanche. Le choix est difficile. Par la route, ce sera plus facile, mais par la piste plus court de 40 km et je passerai plus près des sommets. Je choisis, donc cette dernière option, et je ne regretterai pas mon choix !

Certes, la piste est mauvaise, mais les paysages sont somptueux. Je commence par terminer l'ascension de l'Abra Yanashalla, qui culmine ici à quelques 4767m. Face à moi, les premiers sommets enneigés de la Cordillère Blanche montrent le bout de leur nez, et surtout sur la droite, se dresse une pyramide parfaite, un sommet aux dimensions impressionnantes : le Nevado Huantsan (6395m).

La piste virevolte ensuite sur les crêtes, longe les arêtes, avant de plonger brusquement vers une petite vallée puis de remonter sur son autre versant, pour atteindre alors l'Abra Huarapasca, passant tout près de superbes glaciers. Au col, je construis un apacheta et m'assieds un moment pour savourer tout le bonheur d'être là !

La descente est mauvaise, sur une piste caillouteuse. Je m'arrête pour pique-niquer près de quelques peintures rupestres. Plus bas, je traverse un immense bosquet de puya raimondii. Impressionnantes par leur nombre, elles sont cependant toutes « fanées », presque mortes, et sont donc bien moins belles que celles de l'Abra Apacheta. J'arrive ensuite dans le Callejon de Huaylas où je retrouve l'asphalte et fonce jusqu'à Tarica où je passerai la nuit.

Mercredi sera une étape dantesque, mémorable, inoubliable. J'avais décidé de gravir l'Abra Punta Ulta, qui culmine à 4890m, au cœur de la Cordillera Blanca. Mais la pluie et la neige s'en sont mêlés, pour faire de cette étape l'une des plus incroyables de ce voyage !

Je pars à l'aube de Tarica, sous un ciel chargé de nuages qui n'annonce rien de bon! Les 17 km d'asphalte jusqu'à Carhuaz sont avalés rapidement et je me retrouve au pied de cet immense col qui va m'occuper toute la journée. Je débute l'ascension doucement et ne tarde pas à voir face à moi, les deux sommets du Huascaran, le sommet sud étant le plus haut sommet péruvien avec ses 6768m. Mais il a la tête dans les nuages le bougre et ne laisse entrevoir que ses immenses glaciers qui dégringolent vers la vallée. Le plafond nuageux se rapproche de plus en plus et je sens que je vais bientôt pédaler dans le brouillard. En plus de ça, la piste devient un véritable champ de mines, un pierrier invraisemblable, et raide qui plus est ! Quelques minutes auparavant, voyant un bus me doubler, je m'étais dit que la piste devait être correcte jusqu'en haut. Mais j'avais oublié que les bus sud-américains sont de véritables 4x4 et passent partout !

Je remonte ensuite une étroite quebrada enserrée entre les falaises de granit que se perdent dans les nuages, pour atteindre une large vallée glaciaire. C'est ensuite une interminable série de lacets qui m'attend. La pluie se met à tomber, il commence à faire froid. Je trouve un abri sous un rocher pour pique-niquer en vitesse. La piste n'en finit pas de monter, il pleut, il fait froid, je suis dans le brouillard et ne vois rien. Je commence à me demander ce que je fais là , si ça vaut vraiment la peine, si je ne serais pas mieux au chaud, dans un hôtel de Huaraz, en attendant Yves. Moments de doute, d'hésitation. Mais je décide de continuer, de poursuivre mon chemin, d'atteindre ce col coûte que coûte, en espérant une éclaircie. Quelques lacets plus hauts, un bref rayon de soleil me redonne espoir. J'aperçois alors les glaciers du Huascaran. Mais l'accalmie n'est que de courte durée et il se remet à pleuvoir de plus belle ! C'est alors qu'à quelques mètres devant moi, un condor déploie ses ailes et s'envole majestueusement, sans un bruit. Il était affairé à dépouiller la carcasse d'une vache, morte il y a peu. Ce condor est le signe que j'ai bien fait de continuer. Mais la pluie redouble et la piste se transforme en véritable torrent. à mesure que je franchis de nouveaux lacets, la température baisse et la pluie se transforme en neige ! La piste devient très glissante et je peine à maintenir Yana en équilibre. Je chute à plusieurs reprises et doit parfois pousser mon vélo. Chaussé de simples sandales en pneu (ojotas) avec des chaussettes, je marche dans la neige et patauge dans l'eau glacée. Mais je ne sens pas le froid, réchauffé par l'effort.

Le col n'arrive jamais, cette piste n'en finit pas de monter et est maintenant totalement recouverte de neige. Je ne peux plus pédaler et dois me résigner à pousser. Je n'ai pas le choix : impossible de camper ici. La piste est taillée à flanc de montagne, dans un immense pierrier qui n'offre pas le moindre espace plat pour planter ma tente. Faire demi-tour, j'y songe à peine : il me faudrait redescendre beaucoup et longtemps, dans le froid et la neige, pour retrouver des zones planes. Je dois donc continuer ma lente ascension, espérant trouver une petite plate forme, un abri, quelque chose. C'est alors que j'aperçois, un lacet au-dessus de moi, quelque chose qui s'apparenterait à un grotte, à l'entrée de laquelle se distingue dans le brouillard une silhouette humaine, un homme des cavernes ! Mon espoir. Quelques minutes plus tard, me voilà au pied de cette grotte et ce que j'avais pris pour un homme des cavernes n'est autre qu'un Vierge ! Dans un dernier effort, je hisse mon vélo et tout son chargement dans la caverne, qui offre un espace suffisamment grand pour y dormir. Ouf ! Soulagé, heureux, je serai mieux là que sous ma tente.

Je quitte mes affaires mouillées et tente de me réchauffer à grands renforts de thés et chocolats chauds. Dehors, la neige continue à tomber, en silence. Je mange en espérant une éclaircie qui ne viendra pas, puis me couche au crépuscule, m'endormant aux sons de la montagne. Quelle journée !!! Je m'en souviendrai longtemps et suis maintenant certain que j'ai bien fait de continuer !

Jeudi matin, je me réveille aux premières lueurs du jour et découvre face à moi les sommets que je ne voyais pas hier : les faces sud du Huascaran et du Chpicalqui se dévoilent entre les nuages. Je monte à pied jusqu'au col, à 200m à peine. Le froid est vif, la montagne silencieuse. Je déjeune en admirant le spectacle. Mais bien vite les nuages reviennent et la neige se remet à tomber. C'est le moment de redescendre. Je mettrai près de 4 heures pour rejoindre la vallée, puis remonte jusqu'à Huaraz sous la pluie. Là , je retrouve Yves, arrivé il y a une demie heure à peine. Nous avons beaucoup de choses à nous raconter autour d'un buen maté argentino!

Cusco - Ayacucho : du 19 novembre au 1er décembre 2007

Publié le samedi 1 décembre 2007

19/11 : Cusco
20/11 : Cusco - bivouac après Carahuasi 133 km
21/11 : biv. ap. Carahuasi - biv. col ap. Abancay 103 km
22/11 : biv. col ap. Abancay - biv. ap. Kishuara 71 km
23/11 : biv. ap. Kishuara - biv. ap. Chicmu 86 km
24/11 : biv. ap. Chicmu - biv "Paso Ocros" 96 km
25/11 : biv. "Paso Ocros" - biv. "Abra Huamina" 70 km
26/11 : biv. "Abra Huamina" - Ayacucho 70 km
27/11 : Ayacucho 28/11 : Ayacucho - biv. avt Jatumpampa 62 km
29/11 : biv avt Jatumpampa - biv avt Santa Ines 101 km
30/11 : biv. avt Santa Ines - Huancavelica 102 km
1er/12 : Huancavelica

Par Gaël,

Il n'est pas toujours facile de repartir après une longue pause, surtout lorsque l'on doit laisser des amis derrière soi. Mais c'est la dure loi du voyage et, après une dernière journée cusqueña en compagnie de Céline et François, mais aussi de Vanessa la Québécoise, d'Adeline et Audrey, rencontrées à notre hôtel et qui nous ont concocté un petit déjeuner de rêve, avec croissants, pains au chocolat et pains au raisins, nous reprenons la route, direction Ayacucho, puis Huancavelica. Devant nous se dressent les Andes centrales péruviennes, qui nous réservent un parcours cahotique et exténuant, mais de toute beauté.

à la sortie de Cusco, nous commençons par gravir deux petits cols sans difficulté, avant de plonger dans la vallée du rio Apurimac : 45 km de descente jusqu'à 1950 m d'altitude ! Nous nous arrêtons pour pique-niquer près d'un site d'arriver d'une agence de rafting. Nous mangeons tranquillement et, alors que nous nous apprêtons à repartir, un des guides de l'agence nous apporte une énorme assiette de poulet - frites ! Nous nous devons d'y faire honneur et repartons le ventre bien plein, chargés en plus d'un bon kilo de pommes !!! C'est ça aussi les risques du voyage à vélo !

Les jours qui suivent se suivent et se ressemblent : nous enchaînons les cols interminables et les descentes vertigineuses sur des pistes plus ou moins bonnes, franchissant pas moins de 8 cols, pour plus de 10 000 mètres de dénivelée positive en 6 jours et demi, jusqu'à Ayacucho. Ces variations d'altitude nous font changer de paysages, de climat et de végétation en permanence. Nous pouvons rouler le matin au milieu des cultures et des bois d'eucalyptus, sur des pentes ensoleillées où les villages sont nombreux, franchir à midi un col dans le brouillard et le froid, en pleine puna, à plus de 4000 m d'altitude, puis redescendre le soir dans une vallée tropicale où poussent bananiers, manguiers et canne à sucre, sous une chaleur étouffante et assallis par les moustiques...

Au fil des kilomètres, nous découvrons un nouveau Pérou, un Pérou qui troque ses habits tristes de l'hiver pour se parer de mille couleurs. Chaque jour il verdit un peu plus. C'est le printemps, qui se manifeste ici par le retour des pluies qui abreuvent enfin des terres dessechées par les rudes mois d¡hiver aride. Les travaux dans les champs battent leur plein : on laboure par ici, on sème par là , on arrache les mauvaises herbes ailleurs... Fèves, haricots, pommes-de-terre et autres maïs sortent de terre et apportent une touche vert tendre à la sierra. Mais cette saison des pluies qui arrive est aussi sysnonyme pour nous de pluies quasi quotidiennes. Le ciel est généralement dégagé le matin, se couvre dans la journée, apportant quelques gouttes dans l'après-midi et, bien souvent, des orages en soirée. Nous roulons parfois dans la boue ou le brouillard, sans malheureusement pouvoir profiter des paysages qui nous entourent.

Dans le petit village de Kishuara, où nous nous arrêtons pour faire le plein d'eau, les habitants, hommes, femmes et enfants, nous entourent et nous regardent comme des bêtes curieuses. C'est souvent le cas dans ces villages reculés, oubliés des touristes, que nous traversons. Les mêmes questions reviennent sans cesse : "d'où venez-vous ?", "Où allez-vous ?", "De que pais ?", "Combien coûte ton vélo ?". Les Péruviens semblent, dans cette région en tout cas, obnubilés par la valeur des choses, en voient en nous, Gringos, des portefeuilles ambulant débordant de dollars... Combien vaut mon vélo ? Mon vélo n'est pas à vendre et n'a donc pas de prix. Yana, c'est comme une femme ou une amie...

Peu après Andahuaylas, je franchis le 20 000 ème kilomètre du voyage. Nous avons parcourus 20 000 kilomètres depuis Cayenne, cela représente des millions de coups de pédale, des millions de tours de roues, des milliers de paysages plus beaux les uns que les autres, des centaines de rencontres, des heures et des heures de bonheur... Pour fêter cela, je sors de mes sacoches une bouteille d'hidromiel, spécialité de la région, que nous buvons en pique-niquant, sous un beau soleil.

Dimanche 25 novembre, nous gravissons le dernier gros col qui nous sépare d'Ayacucho, l'Abra Ninuela. Enorme, gigantesque, il ne semble jamais vouloir se terminer... Montons nous jusqu'au ciel ? Partis dans les cactus, nous traversons des bosquets d'eucalyptus, longeons des abîmes impressionnants, traversons des villages, des zones cultivées et arrivons enfin dans la puna et atteignons le col après 8 heures d'ascension ! à‰normes Andes, vallées démesurées... Au col, deux pistes se présentent à nous. Nous choisissons celle de gauche, qui reste longtemps sur la puna désertique, plutôt que de redescendre tout de suite sur une mauvaise piste. Nous cheminons sur ces hauts plateaux, croisons quelques vaches et chevaux, gardés par une bergère sans âge, sortie d'une ferme lointaine digne d'un autre temps, faite de pierres sèches et d'un toit de chaume, minuscule, loin de tout... Plus loin, nous franchissons l'épingle la plus ridicule du voyage ! Les ingénieurs péruviens se sont fait plaisir et ont tracé un aller-retour de bien 500 mètres pour gravir 1 mètre 50 !!!

Nous bivouaquons à 4150 mètres, observés de loin par de jeunes bergères. L'orage gronde autour de nous, mais cette fois, nous aurons de la chance et y échapperons. Nous arrivons le lendemain, après une nouvelle énorme descente, à Ayacucho, et sommes reçus à l'hospedaje 3 Sueños, tenu par Atilio et sa femme et lieu de rassemblement des cyclistes du club Ciclismocrux. Olivier et Chloé, que nous avions rencontré à La Paz étaient passés par là il y a quelques mois et nous avaient conseillé cette adresse. Nous nous y reposerons une journée, profitant de l'atmosphère détendue du lieu et en profitant pour faire quelques achats. Beaucoup de notre matériel est bien fatigué après 16 mois de voyage et 20 000 kilomètres et nous devons changer de casseroles, de sandales pour moi et de lunettes pour Yves, entre autres...).

Mardi, c'est en compagnie d'Atilio que nous reprenons la route. Il nous accompagnera jusqu'à midi, nous servant de guide et nous enseignant mille choses sur la région. Nous franchissons en sa compagnie un col à 3942m, puis pique-niquons chez un de ses amis, dans un petit hameau, avant de poursuivre seuls. Yves, malade depuis quelques jours, n'est pas très en forme et nous nous arrêtons bientôt dans un joli bosquet d'eucalyptus pour un bivouac très tranquille.

Au réveil, Yves se sent mieux. Nous déjeunons et nous nous remettons en route, sous un ciel limpide. La route s'élève doucement, suivant le cours de la rivière, dans une grande vallée qui commence à prendre peu à peu des couleurs de puna. Niñobamba, j'attends Yves, comme prévu. Il ne se sent pas bien et décide de poursuivre en stop jusqu'à Huancavelica pour se reposer là -bas. Un pick-up l'emmène sur le champ et je me retrouve donc seul, chose à laquelle je commence à être habitué et que j'apprécie de plus en plus. Seul, je me sens encore plus libre, libre d'aller à mon rythme, libre de m'arrêter quand je veux, le temps que je veux, libre d'accélérer ou de ralentir quand bon me semble... Seul, je ressens aussi plus intensément ce contact avec la nature, si important à mes yeux. Je l'écoute, je l'observe différemment... Je gravis donc l'Abra Apacheta ainsi, libre et heureux, laissant voguer mes pensées au gré du vent, laissant s'échapper mon esprit qui s'en va gambader sur ces montagnes aux mille couleurs qui m'entourent, laissant aller mes jambes qui tournent sans effort. La descente qui suit est rapide jusqu'à Rumichaca, entrecoupée tout de même par un petit col de 6 km à remonter. C'est dans ce col que j'ai l'honneur de rencontrer pour la première fois la belle, l'immense, la rare et précieuse puya raimondii. Elle est là , fière et droite, érigée sur le bord de la route. Cette plante, une broméliacée pour les spécialistes (la famille de l'ananas), est l'une des plus anciennes espèces végétales du monde. Il lui faut 100 ans pour atteindre sa taille adulte, et peut alors former une boule de plus de 3 mètres de diamètre. Elle fleurit alors en produisant la plus grande hampe florale au monde, qui peut atteindre 10 mètres de hauteur et rassembler 20 000 fleurs, puis meurt. Très rare, on ne la trouve que dans certaines régions reculées dans Andes péruviennes et boliviennes. Magnifique rencontre !

à Rumichaca, je fais le plein d'essence (non, je n'ai pas rajouté un petit moteur à Yana, c'est juste pour le réchaud !) et d'eau et m'engage sur la piste qui mène à Huancavelica. Le temps est toujours beau. Je dépasse le petit village de Pilpichaca où, comme depuis Ayacucho, je suis reçu avec le sourire, salué et encouragé. Ici, par de "Hé, Gringo !" aggressif ou de "dame plata" comme nous avons eu bien souvent près de Cusco. Les gens sont curieux et heureux de voir passer un touriste par ici. Ils me donnent des conseils, me mettent en garde : "il fait très froid là haut, tu vas congeler !" ou "tu n'as pas peur des fantômes, des esprits de la montagne, à dormir tout seul en pleine puna ?" ou encore "attention, là bas, tu risques de te faire attaquer, voler ou même égorger !". Tout cela ne m'inquiète plus depuis longtemps et me fait sourire. Je les remércie et repars serein, le coeur léger. La piste s'enfonce vers les hautes terres de Huancavelica. J'ai bien mal aux fesses et décide de m'arrêter tôt pour un joli bivouac en bord de rivière.

Vendredi matin, le froid est vif au réveil. Le ciel est d'azur et le soleil réchauffe déjà les pentes couvertes d'ichus au-dessus de moi. Galère de réchaud. Il ne veut pas fonctionner ce matin ! Je dois le démonter et le nettoyer... sympa avec les -5 degrés qu'affichent mon thermomètre ! Je déjeune mon avoine chaude, mais sans sucre (c'est Yves qui l'a !), charge Yana, habituée à ces températures qui ne l'impressionnent plus et reprends mon chemin. Le soleil vient vite me réchauffer, ce soleil brûlant des hauts plateaux, ce soleil franc, presque aggressif, qui éblouit et donne ces couleurs uniques aux hautes terres.

La piste s'élève doucement. Les lamas et alpagas sont déjà sortis de leurs enclos et se dirigent vers leurs zones de pâturages. Je suis bien. Même les attaques de chiens féroces dont je suis victimes, qui mordent même les sacoches de Yana et jusqu'à mes chaussures, ne me font pas perdre ma bonne humeur. Je me sens bien ici ! Au détour d'un virage m'apparait alors l'immense Laguna Choclococha, immense comme ces hauts plateaux que je traverse et qui semblent s'étirer vers l'infini, bleue comme le ciel et calme comme ces lieux, paisible. Je la longerai pendant plus d'une heure, en passant par le petit village de Santa Inès, isolé, où le temps semble s'être arrêté. Là , j'achète du pain et fais le plein d'eau. C'est un enfant de 8 ou 9 ans qui me sert, comme bien souvent dans les Andes. Plus loin, je verrai un troupeau d'alpagas gardé par un petit berger d'à peine 7 ans... La piste ne cesse de s'élever, cheminant de lagune en lagune. Les viscachas détalent à mon passage. Il y en a des centaines ! La végétation se fait de plus en plus rase. J'entre dans un univers minéral, volcanique. Montagnes multicolores qui se reflètent dans des lagunes miroirs, arêtes saupoudrées de neige qui semblent chatouiller les nuages imprudents qui tentent de s'en approcher, cette cordillère volcanique me rappèle le Paso de Agua Negra chilien ou encore le Lipez bolivien, cette région reculée, loin des hommes et hors du temps, qui restera un des grands moments de ce voyage.

J'atteins l'Abra Chonta à 10h45. Je suis à 4853m d'altitude. De là , une piste qui rejoint le village de Lircay permet d'atteindre, en 3,5 km, un col à 5059m, parait-il le plus haut col carrossable péruvien... Je n'hésite pas une seconde et gravis ces quelques kilomètres supplémentaires. Là haut, la vue est époustouflante. Les couleurs rouge, orange, noir ou jaune des montagnes tranchent avec le vert tendre de quelques tâches d'herbe rase. Pas un homme à l'horizon, je me sens bien à ces hautes altitudes, plus près du ciel et du soleil, loin des villes et du bruit. Ici, l'air est plus pur, le vent plus sec et plus franc, les couleurs plus vives, plus nettes, les espaces semblent infinis... Le ciel s'assombrit, offrant de beaux jeux de lumière. Je pique-nique là , m'ennivrant du parfum des hauteurs, éblouis par tant de splendeurs.

Il ne me reste alors plus qu'à laisser Yana filer le long des 58 km de descente jusqu'à Huancavelica. La végétation réapparaît peu à peu alors qu'un orage nocturne localisé a déposé sur le hameau de Pucapampa une cape de neige fraiche, comme un linceul avant l'heure pour se village qui semble à moitié abandonné, voué à disparaître... J'arrive à Huancavelica à 14h30, avec plus de 24 heures d'avance sur ce que j'avais prévu, et retrouve Yves à l'hotel San José. Nous nous racontons nos aventures respectives autour d'un café...